L'aube fleurie

L'aube fleurie

Ciel

 

 

La petite Mélanie était recroquevillée dans un coin du salon, le visage inondé de larmes. Les derniers convives venaient de quitter une fête qui n'en était pas une dans le cœur de l'enfant, car cette fête avait été donnée pour clore une célébration de funérailles et pas n'importe quelles funérailles, celles d'une personne qui lui était très chère : sa grand-mère. On avait eu beau expliquer à la petite les dernières volontés de la défunte, stipulant qu'à son enterrement il ne devait y avoir ni pleurs, ni tristesse, elle n'arrivait pas à éprouver de la joie ce jour-là. Comment pouvaient-ils tous rire, chanter, danser, même si sa grand-mère avait toujours fait de sa vie une fête et souhaitait que sa mort ressemble à sa vie ? Son cœur à elle n'était pas assez obéissant pour commander à ses yeux ni à son corps. Et les larmes coulaient, coulaient, d'une source de tristesse inépuisable. Et son corps tremblait, tremblait, tel un feuillage agité par une interminable bourrasque. A l'abri du bruit et de l'agitation de la foule, Mélanie célébrait sa propre conception de l'adieu à sa grand-mère.

 

Lorsque sa mère la découvrit, elle n'était plus qu'une petite boule agitée de spasmes bruyants, isolée tout au fond d'un infini chagrin, dont personne n'aurait pu repousser les limites, pas même elle. Elle essaya pourtant. Elle s'agenouilla devant elle, la prit tout doucement dans ses bras, et passant tendrement une main sur ses cheveux, lui murmura des paroles de réconfort :

-    Je comprends ce que tu ressens ma chérie, moi aussi j'ai beaucoup de chagrin. A moi aussi, elle va énormément  manquer. Mais il y a une chose qui me rassure et me console, c'est de savoir que maintenant, elle est au ciel et qu'elle y est bien.

A ces mots, Mélanie se redressa brusquement et scruta sa mère d'un regard angoissé :

-          Au ciel ? répéta-t-elle d'une voix chevrotante.

-          Oui ma puce, ta mamie est au ciel.

La fillette avait les yeux rivés sur sa mère, semblant plus inquiète qu'elle ne l'avait jamais été. Dès que la petite eut confirmation de ce qu'elle avait déjà compris, elle éclata de nouveau en sanglots. Sa mère l'éloigna d'elle doucement et inquiète à son tour, voulut connaître la raison de cette angoisse aussi incompréhensible que démesurée. 

-          Qu'y a-t-il ma chérie ? Qu'est-ce qui t'inquiète tellement dans ce que je viens de te dire ?

-          Si Mamie est au ciel, a…alors, elle ne doit pas être bien du tout ! réussit-elle à dire entre deux sanglots.

-          Comment ça ? Pourquoi dis-tu ça ?

-          Pa…parce que la… la maîtresse n'arrête pas de... de nous dire que le ciel est pollué, que c'est à… à cause des humains qui envoient n'im… n'importe quoi dans la…la nosphère.

-          L'atmosphère chérie, rectifia la maman avec un sourire attendri.

-          Oui, l'atmosphère.

-          Eh bien, si c'est ça qui t'inquiète, ne t'en fais plus. Parce que tu vois, je vais t'apprendre quelque chose : il y a deux ciels, un que l'on voit et un autre qui est invisible à nos yeux. C'est vrai que le ciel que l'on voit est pollué, c'est vrai aussi que c'est à cause des humains qui n'en prennent pas soin. Mais dans l'autre ciel, celui que nous ne pouvons pas voir et où se trouve ta mamie, il n'y rien, absolument rien de malsain. Tous ceux et celles qui s'y trouvent sont heureux. Et puis, il y a autre chose que je voulais te dire : tu es triste parce que tu as l'impression que ta grand-mère est partie, qu'elle ne t'entend plus et qu'elle ne pourra plus jamais te répondre…

La fillette buvait religieusement les paroles de sa mère, semblant se calmer peu à peu.

-          Il est vrai qu'elle est partie, qu'elle ne sera plus jamais présente de la même façon qu'avant, et ça, il faut que tu l'acceptes courageusement. Je sais que tu en es capable car tu es une petite fille très courageuse. Mais une autre chose est vraie aussi, c'est qu'elle sera toujours présente dans ton cœur, mais d'une autre façon, qu'elle t'entend et que tu peux lui parler quand tu le désires. Veux-tu en faire l'expérience dès maintenant ?

Mélanie sécha ses larmes d'un revers de main et acquiesça de la tête.

-          Très bien, allons-y, fit la maman en prenant sa fille par la main.

Elle l'amena jusqu'à la porte-fenêtre qu'elle venait de fermer quelques minutes avant et qu'elle rouvrit en grand. Toutes deux sortirent sur la terrasse. L'air était chaud mais une douce et rafraîchissante brise soufflait. Le parfum mêlé de la rose et du lilas vint leur chatouiller agréablement les narines.

-          Respire ma chérie, respire cette merveilleuse odeur.

-          Maman, tu devais m'expliquer…

-          Respire Mélanie. Avant tout, respire. Tu verras comme tu te sentiras mieux après.

Comme sa fille la regardait avec de grands yeux étonnés, elle lui expliqua doucement les vertus irremplaçables d'une bonne, d'une vraie respiration.

-          Regarde comment je fais. J'inspire profondément en gonflant d'abord le ventre, puis la poitrine, puis j'expire lentement. A ton tour.

Après avoir bien observé sa mère, la fillette s'appliqua à reproduire scrupuleusement ses gestes. Elle le fit plusieurs fois, puis sourit à sa mère.

-          As-tu senti la différence avec ta respiration habituelle ?

-          Oui, ça fait du bien.

-          C'est vrai, ça fait du bien, sais-tu pourquoi ?

-          Non…

-          Eh bien parce que lorsque tu respires de cette façon, tu ressens la vie qui est en toi, alors tu te sens plus forte. Alors tu es plus calme et alors seulement, tu peux communiquer avec ceux que tu aimes. Comprends-tu ?

-          Oui maman, répondit la petite d'une voix beaucoup plus enjouée.

-          Bien. Alors maintenant, regarde le ciel. Regarde toutes ces étoiles, comme elles sont belles.

Mélanie leva la tête vers la voûte céleste et se laissa émerveiller par sa splendeur.

-          Ta mamie est quelque part dans un univers aussi beau que celui-là, un univers plein de lumières qui font rêver. Et tu peux être sûre qu'elle t'entend. Alors je te propose de lui parler. Dis-lui tout ce que tu as envie de lui dire. Tout ce que tu n'as pas osé ou simplement pas eu le temps de lui dire, dis-le lui maintenant, à haute voix ou tout bas, c'est à toi de choisir. Je vais te laisser seule pour le faire, c'est un moment personnel qui ne regarde que ta mamie et toi. Je retourne dans le salon, rejoins-moi quand tu auras terminé, d'accord ?

-          D'accord maman.

 

La petite regarda sa mère s'éloigner et pénétrer dans la maison, puis elle leva de nouveau son regard vers le ciel et entreprit d'offrir à sa grand-mère ces derniers mots, ces précieux mots qu'elle avait en réserve pour elle mais n'avait jamais pu lui exprimer.

Lorsqu'elle rejoignit sa mère quelques instants plus tard, elle avait le sourire aux lèvres.

 

 

 

 

Ne serait-ce que pour ne plus effrayer les enfants au cœur pur, arrêtons de polluer le ciel, ce ciel duquel nous parviennent l'air que nous respirons et l'eau qui irrigue la terre qui nous fait vivre, ce ciel vers lequel nous nous tournons volontiers lorsque nous sommes en recherche de vérité. Le ciel est notre toit, laissons-le remplir son rôle protecteur. Il est le réceptacle et le dispensateur de l'eau qui ensemence le sol d'où nous tirons nos réserves énergétiques. Ne mettons plus en danger ce précieux équilibre auquel nous devons notre vie. Le ciel abrite nos   rêves les plus fous, nos espoirs les plus audacieux, laissons-lui assez de grâce et de pureté pour que nos yeux parviennent encore à distinguer son auréole de perfection divine. 

 



17/07/2009
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