L'aube fleurie

L'aube fleurie

Puisqu'ici-bas, toute âme...

Puisqu'ici-bas toute âme 
Donne à quelqu'un 
Sa musique, sa flamme, 
Ou son parfum ;

Puisqu'ici toute chose 
Donne toujours 
Son épine ou sa rose 
A ses amours ;

Puisqu'avril donne aux chênes 
Un bruit charmant ; 
Que la nuit donne aux peines 
L'oubli dormant ;

Puisque l'air à la branche 
Donne l'oiseau ; 
Que l'aube à la pervenche 
Donne un peu d'eau ;

Puisque, lorsqu'elle arrive 
S'y reposer, 
L'onde amère à la rive 
Donne un baiser ;

Je te donne, à cette heure, 
Penché sur toi, 
La chose la meilleure 
Que j'aie en moi !

Reçois donc ma pensée, 
Triste d'ailleurs, 
Qui, comme une rosée, 
T'arrive en pleurs !

Reçois mes voeux sans nombre, 
Ô mes amours ! 
Reçois la flamme ou l'ombre 
De tous mes jours !

Mes transports pleins d'ivresses, 
Purs de soupçons, 
Et toutes les caresses 
De mes chansons !

Mon esprit qui sans voile 
Vogue au hasard, 
Et qui n'a pour étoile 
Que ton regard !

Ma muse, que les heures 
Bercent rêvant, 
Qui, pleurant quand tu pleures, 
Pleure souvent ! 

Reçois, mon bien céleste, 
Ô ma beauté, 
Mon coeur, dont rien ne reste, 
L'amour ôté !

 

Victor Hugo
Le 19 mai 1836.
 





01/05/2014
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